Un grand merci au dessinateur de mon album jeunesse Lucas et le parfum voyageur, Julien Tixier pour avoir  fait un rapide crayonné pour illustrer cette nouvelle.

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             Le vent bruyant avait apporté un souffle nouveau. Dans son tumulte, il avait fait écho aux clameurs du fermier : « Toujours plus à l’Ouest ! ». Ainsi fut organisé un périple caillouteux, cahoteux et finalement ennuyeux, avec pour objectif de déplacer la basse-cour au pays des vaches et des grandes prairies. Bref, juste à côté de l’étable.

La famille oie au grand complet, que l’espoir d’une nouvelle vie avait déjà transporté de joie, fut du voyage. Pour l’aîné des enfants, le jeune Jars gavé de rêves, d’espérances, cette expédition généra davantage d’attentes. Lui, qui depuis son plus jeune âge, rêvait d’aventures. Le périple fut pourtant bien long et bien monotone. Seul incident notable, une poule fut scalpée. Le fermier, pour rendre hommage à son sacrifice, lui éleva une sépulture dans une assiette dorée qu’il fleurit abondamment de persil et de champignons.

Les années passèrent, et petit Jars devint grand. Les souvenirs de cette navrante migration s’estompèrent peu à peu, si bien qu’il finit par oublier le déménagement même. Jars acquit la certitude d’avoir toujours vécu dans l’Ouest.

 

Mais un beau jour – ou peut-être une nuit, sur la basse-cour endormie, venant de nulle part, surgit un Vilain Petit Canard noir. Ce fut le signe que Jars attendait depuis longtemps.

L’étranger avait été précédé par sa triste renommée. La légende noire affirmait que le Vilain Petit Canard avait été couvé par sa mère plus longtemps, que ses consœurs et ses cons de frères l’avaient martyrisé et que depuis il n’avait plus qu’une idée en tête : se venger de tous. Toutes sortes de ragots avaient fleuri sur le palmipède comme sa prétendue homosexualité aquatique. À l’évocation de son nom par leurs vaches de mères, les veaux se dépêchaient de finir leur pis de lait. Les plus anciens, lors des longues soirées d’hiver, faisaient frissonner leur auditoire racontant qu’il mangeait de la vache enragée, qu’il buvait des cannettes et qu’il tuait les peaux de bête… Que… Que… Quot… Côt… Codet ! Et bien d’autres bruits, qui basse-courent encore.

Et si beaucoup avaient fini par douter de l’existence de ce croque-mitaine, tous connaissaient son nom : Daffy Luke, le canard qui nage plus vite qu’il ne sombre…

Le soir de son arrivée, le vent était allé souffler ailleurs, ajoutant quelques notes dramatiques à l’atmosphère déjà pesante. A la lumière du crépuscule apparut soudain une silhouette noire, découpant au sol l’ombre d’un oiseau de proie. Sur ses deux fidèles destriers – ses pattes, le Vilain Petit Canard pénétra dans la basse-cour. Il fut accueilli par une fanfare de poules mouillées, claquant des dents, jouant à contrecœur la danse du canard.

Le Vilain Petit Canard n’était pas vraiment beau, mais avait de la superbe. Fier comme un paon qui a inventé la roue, gracieux comme un cygne, il fit forte impression sur les cervelles d’oiseau. S’ils n’étaient pas prisonniers de leur peur et de leur clapier, les habitants de la ferme auraient détalé comme des lapins. Du haut de son nid familial, Jars contempla avec crainte l’oiseau de mauvais augure se diriger vers l’abreuvoir. Daffy Luke se rinça le bec.

« Je suis Daffy Luke, le Canard Sauvage, la terreur de l’Ouest ! Je réquisitionne ce point d’eau. Je ne le rendrais que si vous payez son poids en plumes. »

Le canard, blanc comme un linge sale, huma l’air ambiant avec satisfaction. L’endroit puait la trouille, la poule aux œufs d’or.

« Vous avez jusqu’au chant du coq ! Passé ce délai, je jette un bloc de sel dans l’abreuvoir ! »

L’ultimatum tomba en même temps que la nuit, plongeant les habitants de la basse-cour dans l’obscurité et le désarroi.

 

« Nom d’un homme ! »

Alors que tout espoir semblait perdu, le chien de garde sorti en aboyant de sa niche. Même au plus profond de l’Ouest, la loi a son représentant. Mais-dort – surnommé ainsi par son Maître pour sa grande disposition à la bêtise, propension qu’il n’aurait sans doute pas développée s’il cultivait la somnolence, s’élança vers le bandit. Arrivant comme un bouledogue, le défenseur de la veuve et du poussin bavait de rage. C’était sur SON terrain de chasse ! Il allait la lui tirer à ce canard de W.C. – et encore il était poli.

Daffy Luke attendit le « bouledozer » de patte ferme. Les deux combattants se regardèrent en chiens de faïence. Mais-Dort, peu habitué à ce qu’on lui résiste – le chat du voisin, ainsi que tous les uniformes qui avaient eu l’audace de se présenter à la ferme pouvaient en témoigner, fut le premier à bouger. Bien mal lui en prit. Daffy Luke démontra avec brio qu’il était à la hauteur de sa réputation. Ayant dégainé ses crocs, le shérif tenta à plusieurs reprises de dévorer l’appétissante volaille, mais ne parvient qu’à mordre la poussière. Le canard le battit de l’aile et d’un prompt coup du lapin, lui cloua son bec de lièvre. C’est ainsi que Mais-Dort quitta cette chienne de vie, en décédant contre son gré. Daffy Luke rangea alors le défunt dans sa rubrique des chiens écrasés, d’un geste assuré remonta son col-vert et s’écria d’une voix forte :

« D’autres canards boiteux veulent s’essayer à la prise de bec ? »

 

Les clapiers se refermèrent immédiatement. Le silence qui suivit fut brutal, davantage que le coup assené par Daffy Luke sur le pauvre Mais-Dort. Les habitants de la ferme regardèrent impuissants l’âme du chien de garde s’envoler vers Saint-Bernard, et avec elle, leur unique espoir.

Le conseil de la basse-cour se réunit alors dans la grange. Après un long conciliabule – difficile de faire s’accorder un benêt âne, un coq avec un caractère de cochon, un cheval un peu vache et un lapin tête de mule, les animaux décidèrent de négocier. Avec un tissu d’une blancheur douteuse accroché aux cornes, on envoya le bouc en émissaire.

 

« Veuillez excuser nos manières de campagnards. Nous sommes partis d’une mauvaise patte. Soyez certain que nous sommes honorés par votre présence dans ce trou, Duck. »

Les chevrotements du négociateur barbichu n’étaient pas vraiment du goût de Daffy Luke. Le Vilain Petit Canard se contenta d’un claquement de bec.

« Pardonnez ma démarche, mais ce n’est pas canne ici. Nous n’allons pas pouvoir satisfaire à l’ensemble de vos exigences. Comme vous pouvez le voir, nous ne sommes pas riches comme Picsou…

Le canard, incommodé par l’odeur pestilentielle du diplomate, recula. Cela sentait le coup fourré. Malgré l’air bête qu’il se donnait, le bouc n’était pas le doux agneau qu’il tentait de faire croire.

– Écoute ma poule, je ne sais pas ce que tu couves. Tu as vu comment j’ai rabattu le caquet à ton roquet ? Si tu ne veux pas faire les gros titres du prochain canard, je t’accorde une heure pour m’apporter la rançon. »

Le bouc accusa le coup, mais pour autant, ne s’en laissa pas conter – ce n’était pas un mouton.

« Une heure c’est court pour réunir un tel pactole. Surtout en cette période…

– Une heure !

– C’est impossible, les dindes ne sont pas revenues de leurs courses de Noël et les poulets se sont fait plumer lors de leur dernier frite-poker.

Le Vilain Petit Canard, que ce caquetage commençait à rendre chèvre, finit par accepter.

– La moitié dans une heure ! Le reste au chant du coq comme prévu.

– Mêêêrci.

– Je veux la première livraison en plumes de couleur, la seconde en plumes blanches. Je tiens à les avoir propres à mon départ. »

L’ultime caprice de Daffy Luke n’était qu’un prétexte pour ne pas finir le bec dans l’eau et sortir grand vainqueur des négociations. Le bouc rentra avec une semi-victoire. En échange, il avait obtenu un accès à l’abreuvoir pour les jeunes et les femelles.

Il fallait désormais honorer l’accord. Un manque d’arrière-train évident accompagna les volailles à se dénuder afin de confectionner l’habit en pied-de-poule du Vilain Petit Canard. La scène était risible, il n’est pas donné à tout le monde de voir les poulets, du poussin au vieux coq, se plumer eux-mêmes. Cependant, dans la basse-cour, nul n’avait envie de ricaner – à part le mouton qui avait l’habitude, bien entondu.

 

Les heures passèrent. Vint le temps où Daffy Luke réclama le reste de sa rançon. Cette fois, ce fut au tour des oies d’assumer la pleutrerie de la communauté de la basse-cour. En voyant sa mère et ses sœurs se déplumer ainsi devant les nantis de la ferme, Jars décida de sortir de sa réserve. Sans consulter personne, il quitta la grange et se dirigea vers l’abreuvoir. Sa jeunesse n’éveilla pas la méfiance du bandit, habitué à voir les poussins et leurs mamans, se désaltérer tour à tour. Le volatile se planta derrière lui et déglutit toute sa bile.

« Va laquer ta mère, canard ! »

Daffy Luke fit volte-face, une lueur de meurtre brillait dans son regard. Elle s’éteint quand il aperçut son adversaire, un poids plume. L’œuf de chœur qui jouait les durs à cuire l’émut. Il avait été lui aussi un blanc-bec téméraire.

« Je te donne une chance de retourner sous l’aile de ta mère, palme-tendre. Excuse-toi ! Tu ne voudrais pas qu’elle perde dans la même journée ses plumes et sa progéniture !

– Je ne m’excuserai pas devant une canaille sans foie ni l’oie. »

L’insulte était médiocre. Pas de quoi casser trois pattes à un canard, mais elle ne pouvait rester impunie. Daffy Luke fit craquer son aile, s’apprêtant à réduire le fils de l’oie en pâtée pour chien, quand l’évocation de l’animal eut raison de son impétuosité. La mort de Mais-Dort avait sans doute été trop expéditive. Celle du Jars devait marquer les esprits et fermer ainsi la porte à tous les inconscients.

« Tu veux jouer dans la basse-cour des grands. Soit ! Si tu n’as pas les foies, rejoins-moi dans la cour centrale. Le vainqueur du duel remportera la dépouille et les plumes du perdant ».

 

Jars resta un moment hébété, sidéré par sa témérité. Il eut une pensée pour sa mère, la chassa vite. Et par fierté ou folie – la frontière est toujours mince entre les deux, il alla se placer à l’une des extrémités de la cour. Le Vilain Petit Canard, ménageant son entrée, tarda quant à lui.

Seul, Jars posa une aile sur son bec afin de l’empêcher de claquer. Les habitants de la ferme terrés dans leurs cages dorées devaient scruter le moindres de ses gestes. Personne ne lèverait une plume pour l’aider, il pouvait en mettre son cou à couper. S’il réussissait, il serait accueilli en héros, mais s’il venait à mourir, toutes ces oies blanches n’enterreraient qu’un imbécile de plus.

Au loin, le paon sur sa flute jouait un air lancinant. Seule une botte de paille y vit une invitation à danser. Dans une rafale, Daffy Luke fit face au petit Jars. Les deux rivaux firent un pas l’un vers l’autre sans se quitter des yeux. Ce qui n’est évidemment pas pratique lorsqu’on est né avec les mirettes sur les côtés.

Puis, ce fut au tour des témoins de s’avancer. Ceux-ci avaient la lourde tâche de rappeler les règles du duel. Règles qui pouvaient tout aussi bien se résumer en un mot : Aucune. Toutefois, les représentants des adversaires étaient bavards et voulaient profiter le plus longtemps possible de la tribune qui leur était offerte. Le Vilain Petit Canard se contrôlait comme il pouvait devant cette perte de temps, hésitant à prendre la mouche – son témoin – afin de la clouer à son bec. Quant à Jars, il se demandait comment interpréter le sourire narquois qu’arborait l’insecte qu’on lui avait attribué. En quoi pouvait bien aider une mite railleuse dans un combat à mort ?

Lassé de regarder la mouche voler, Daffy Luke coupa court aux discours. Devant la mouche et la mite[1], incrédules, le bandit se dirigea vers le coffret où étaient entreposées les armes. Le Jars lui emboîta le pas. Les deux témoins avaient réuni un grand nombre de foies humains, de toutes tailles, variétés et provenances. Daffy Luke, accoutumé au conflit de canard, en prit un bien épais. Jars, novice en la matière, en choisit un petit, plus pour son esthétisme que pour son aérodynamisme. Le jeune duelliste enfonça dans le foie une de ses plumes affirmant ainsi sa détermination.

Les deux adversaires regagnèrent leur coin-coin. Cette fois-ci, nulle interférence dans leur haine. Le paon s’était tu, les animaux de la basse-cour retenaient leur souffle, le vent était tombé… en silence. On aurait pu entendre une mouche voler, si le témoin de Daffy Luke ne s’était pas posé sur le bec du canard. Jars et le Vilain Petit Canard s’observèrent, puis dégainèrent à l’unisson. L’écho de leur tir – un coup d’aile contre le foie afin de le faire décoller, geste précis plus communément surnommé aile de pigeon – résonna dans toute la vallée.

Les deux foies s’envolèrent à une vitesse vertigineuse, puis amorcèrent leur descente. Le projectile de Daffy Luke tiré par la meilleure gâchette de l’Ouest fut le premier à atteindre sa cible. Jars tenta désespérément de se jeter sur le côté. Trop tard ! Le jeune justicier reçut en pleine figure l’obus du Vilain Petit Canard. Encore une foie, Daffy Luke était le plus fort ! Un sourire de victoire se dessina sur son bec quand il contempla le corps inerte du pauvre petit Jars.

Mais c’était sans compter sur le projectile du jeune volatile. Celui-ci, bénéficiant sans doute des effets de la plume, volait encore. Le Canard et sa mouche virent le foie leur retomber dessus avec force. Daffy Luke comprit tout de suite que toute tentative d’esquive était vouée à l’échec. Dans une parade désespérée, il ouvrit grand le bec et avala la mouche, le foie et son orgueil.

Le Vilain Petit Canard offrit alors une bien curieuse danse de la victoire. Il se mit à jurer, produisant d’inintelligibles borborygmes, dans le plus pur style de son cousin Donald. « Quelle mouche le pique ? », s’équerrèrent les animaux de la ferme. Mais la mouche n’était pour rien dans son malheur, elle tentait désespérément de trouver une autre sortie, celle de la gorge étant obstruée. Sous l’influence funeste de la plume, dont les deux extrémités étaient maintenant calées de chaque côté du gosier, Daffy Luke était en train de s’étouffer. « Il a vécu pour la plume, il a péri par la plume ! », diront les charognards des pompes funèbres en oraison. Une fin si bête ? La mort généreuse offrit au palmipède ce que la vie ne put jamais lui donner. Dans son dernier souffle, le Vilain Petit Canard entonna son chant du Cygne.

Jars revenu à lui, fut accueilli en héros. Durant trois jours et deux nuits, on fêta sa victoire et la disparition d’un bandit notoire. Tous les habitants de la ferme et des contés avoisinant voulaient parler, toucher, boire avec le tombeur du Vilain Petit Canard. Certains n’hésitant pas à emporter un souvenir, il s’en fallut de peu pour que Jars ne se fasse plumer à son tour. Un comble. Dans cette atmosphère de liesse, quelques-uns se taillèrent une part d’héroïsme. La mouche, qui avait fini par trouver une autre sortie, se vanta d’avoir fourni en sa personne la cible idéale. Point de mire ayant permis au fils de l’oie de viser le bec du gangster. Jars, consacré héros éternel jusqu’à ce qu’il meure, ne lui en tint pas rigueur, trop heureux de voir les attentions se fixer, un court instant, sur un autre que lui. Notez tout de même que le langage retiendra l’expression « faire mouche »[2].

 

Comme toute chose, la fête eut une fin. Il fut temps de s’occuper à panser les plaies. Ce ne fut pas une mince affaire de recoller les morceaux – et surtout les plumes, entre ceux qui s’étaient sacrifiés et ceux qui étaient restés planqués bien au chaud dans leur veulerie. Les poules nues comme des vers, souffrant encore du froid de canard durent pour une fois leur salut à la bêtise humaine. Le fermier cédant aux sirènes du rendement, bituma l’ensemble de son exploitation. Ce fut la fin de l’élevage en plein air. Toutefois grâce à ce goudron providentiel – l’auteur n’est pas à une incohérence près – la volaille put se refaire un plumage au prix de quelques menus ravages. En effet, les victimes préférèrent toutes ajouter à leur dioxine quelques cellules cancérigènes plutôt que de risquer le rhum des foies.

La vie reprit son lent cours, sans batteries – sauf pour la volaille bien sûr, ni trompette. Les cochons retrouvèrent leurs auges, le loup retourna à ses brebis, le coq à l’âne et le dindon à sa farce… Bref, la ferme !

 

Le valeureux Jars, quant à lui dit adieu veau, vache, cochon et partit chercher l’aventure. Il migra dans la police. Connu sous le pseudonyme du commissaire Magret, il passa sa vie à traquer les céréales killer. Et quand parfois un jeune coq, lui demandait de raconter comment il avait mis hors d’état de nuire le redoutable Daffy Luke, il s’exécutait encore et toujours avec la même bonhomie. Parlant du foie qu’il avait choisi, il s’offrit même à ce sujet, le luxe d’une maxime : « La plume est plus forte que l’épais ». En véritable héros, Jars ne mourut malheureusement pas dans son nid. Il fut lâchement abattu d’une balle dans le dos, trahi par l’auteur ayant besoin d’une plume pour écrire cette histoire.

 

[1] Note du fermier : Les deux insectes furent choisis pour leur vieille haine opposant les deux espèces depuis la nuit des taons. Nul ne se souvient aujourd’hui de la véritable raison. Les plus anciens racontent qu’Anna la mite tua une mouche.

[2] Ainsi qu’une autre expression moins glorieuse : « mouche à merde » en référence à sa honteuse sortie.