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Une sieste après un repas en famille, le son grave d’un violoncelle, le restaurant où j’ai connu Isabelle, les premiers pas de Tess… Me souvenir. Comme pour m’arracher un court instant à mon enfermement et avoir du bout de la mémoire presque l’impression de vivre. J’ai besoin d’oublier ces quatre murs. Ne plus fixer cette porte qui ne s’est plus jamais ouverte.

Me souvenir. Oublier. Comme les deux faces d’une même pièce de monnaie. Oublier un moment cette indicible peur, présente à chaque instant, saisissant chaque occasion, chaque recoin de moi-même, pour me rendre fou. Peur de ne jamais voir le ciel, peur de rester à jamais enfermé, peur de sortir sans savoir ce qui va m’arriver… Peur d’avoir peur.

Je ne veux pas devenir fou comme celui de la cellule voisine, qui ne cesse de hurler. J’ai été pris dans l’engrenage de la terreur, prisonnier comme un chien dans la rue, sans raison. Je suis enfermé depuis. Une éternité accentuée par l’absence de montre, de soleil. Je veux parler ! Je veux savoir pourquoi ! Je veux pouvoir crier à l’injustice. Je n’aurai bientôt plus la force de frapper ma rage, marteler mon désespoir contre cette porte qui me prive du jour et de la nuit, de ma femme et de mes enfants, de…

Plus le temps s’écoule, plus je sens monter en moi ce mal qui dévore toute envie, annihile toute force. Je tourne en rond dans cette prison carrée dont les murs se rapprochent chaque jour. Immobiles en apparence, ils s’ancrent dans mon cerveau, s’imposent à tous les autres paysages de ma mémoire. L’étau se resserre.

Le fou d’à côté se remet à hurler, ponctuant ses cris de courts silences qui font oublier toute prétention d’être un homme.

 

J’ai essayé, à mon arrivée d’entrer en contact avec lui. Je cherchais un compagnon de misère avec qui parler. J’ai attendu patiemment qu’une de ses crises s’atténue et dans un de ses silences qui me terrifient souvent plus que ses cris, j’ai tapé sur le mur. J’ai crié à mon tour. Je n’ai reçu en réponse que quelques gargouillis, du silence ou d’autres hurlements.

J’ai réitéré plusieurs fois mes appels sans succès. Prenant le risque de devenir comme lui, j’ai fini par abandonner toute idée d’avoir une conversation avec un autre que moi.

On s’habitue à tout. Peu à peu, les cris du fou d’à côté sont devenus routine. Je ne l’écoute que d’une oreille. Parfois quand ses crises sont plus aiguës, quand les cris tranchent, je sens encore parfois mon corps se tendre, refuser d’entendre.

 

Serais-je encore capable de jouer ? Gratter une corde, sortir un son, une émotion. Je suis un fatigué, à bout de note… Mes propos s’échappent seuls. Devant mon inactivité, mon esprit s’agite. Peut-être devrais-je mettre fin à mes jours avant que je ne devienne que l’ombre de moi-même ? Mais cela aussi m’est refusé. Je n’ai d’autre choix de vivre, pourquoi me retire-t-on celui de mourir ?

 

Ne peut-il se taire ! Ma folie me suffit, je ne veux plus entendre celle de l’autre. N’est-ce pas là encore un mauvais tour de mes geôliers, qui, non contents de m’enfermer, s’amusent à exposer ainsi ma future déchéance ?

Il m’arrive de penser à quelque chose de pire encore, le fou d’à côté n’existe pas. C’est le fruit de mon esprit malade. Mon invention, un bras secourable, quelqu’un pour recueillir mes « au secours »… J’en ai assez de me poser des questions. Je veux savoir ce que me veulent mes bourreaux. Je veux comprendre ce que je fais ici.

Le fou d’à côté s’est tu, depuis un moment.

 

La porte s’ouvre. Tout va très vite, on m’attrape, on me tire, tout s’entrechoque. Mon cœur s’emballe. Je vois des bottes, une partie du couloir. On me pousse dans la cellule voisine, j’entre dans cette salle sombre. Je comprends tout.

La peur me coupe le souffle, ma vue se trouble. Je ne fais qu’entrevoir la salle de torture, je m’affaisse. Je sais que je vais devenir le fou d’à côté.