Le métier de romancier est une activité solitaire. C’est en tous cas ce qui se dit. Pourtant en fréquentant les auteurs, j’ai vite découvert qu’il y a autant de pratiques que de styles d’écriture.

Métro, boulot, sténo


S’il y a bien sûr la figure de l’auteur enfermé chez lui devant une antique machine à écrire, aussi clichée qu’obsolète (mais cela existe). Il y a aussi tous ceux qui ont besoin d‘aller dans des bibliothèques, dans des bars (exercice on ne peut plus compliqué en période de pandémie), ceux qui écrivent dans le silence le plus complet, ceux qui ont besoin de musique ou de bruits. J’ai rencontré une auteure de polar qui n’écrivait que dans le métro.

REMETTRE LA procrastination A DEMAIN

A la fois ours et animal social, moi, j’ai besoin autant de lien que de solitude. J’ai la nécessité de changer d’air régulièrement, d’être en émulation avec d’autres artistes pour l’envie, l’inspiration, pour créer. Sans compter que le fait de voir les autres travailler vient titiller mon sentiment de culpabilité supplantant alors ma nature profonde à la procrastination.  


Une longue année de résidence d’écriture ? merci le covid

Pas vraiment. En cette période de pandémie, les lieux d’écriture et plus généralement d’échange ont été fermés et l’on a pu maintenir un lien indispensable avec les autres. Or l’artiste même solitaire a besoin de se nourrir des rencontres, d’expérience, de la société… Pour moi, et je sais que beaucoup ont exprimer la même chose, j’ai eu la sensation de rabougrir artistique et socialement. À se demander si le manque d’interaction n’est pas le germe d’une agonie artistique.

Se créer des opportunités


C’est ainsi que trois auteurs, Prisca Berger, Jean Krug et moi-même, alors que nous avions jusqu’alors partagé des temps d’écriture en bibliothèque ou chez les uns les autres, avons décidé de créer notre propre résidence d’écriture. Un lieu (merci les vieux garçons), trois plumes qui écrivent côte à côte. Et pour nos livres en cours comme pour nous, une grande bouffée d’air.

L’expérience a été si concluante qu’on a recommencé.

Simple comme toujours ?


Une résidence d’écriture, c’est comme une phrase, pour qu’elle soit simple, évidente, l’équilibre précaire est compliqué à trouver. Mon expérience de tournées, de résidence de création ou sur des festivals longue durée (comme le festival d’Avignon), m’a appris autant à être vigilant qu’a aimer cette vie en communauté. Comme je le disais dans mon livre Sur le front d’Avignon : les vacances en colocation avec des amis ce n’est pas toujours facile, mais le feriez-vous avec des collègues ?

Et pourtant, cette fois la mayonnaise a pris. J’ai pris de grands plaisirs à écrire, autant qu’à vivre avec eux. Seul reproche, la frappe frénétique de Jean Krug sur son clavier d’ordinateur qui venait taper de manière métronomique notre mauvaise conscience à Prisca et à moi. (Nous restait au choix d’écrire ou de le détester. Et ceux qui le connaissent savent qu’il n’est pas facile de détester Jean).

Une journée type pour une activité atypique


Au fur et à mesure, une journée type s’est imposée d’elle-même. Premiers lever vers 7h, Jean et moi n’échangions que quelques mots, un regard et un café jusqu’à 10h. (tellement discret que le premier matin Prisca nous a demandé de faire plus de bruit, évoquant le fait qu’elle appréciait se réveiller avec un minimum d’animation). Aux alentours de 10h au lever de Prisca, c’était pour nous la pause. L’occasion de petit-déjeuner ensemble. Puis, reprise de travail studieuse pour nous trois jusqu’au repas de midi (dont la préparation était prise chaque jour par l’un d’entre nous, laissant les autres travailler).

L’après-midi était également studieuse, l’essentiel du mouvement se limitant à savoir si on écrit dehors ou dedans (en fonction du vent ou du soleil), les pauses eau chaude ou comme moi la déambulation nécessaire pour débloquer une phrase ou une idée.

Peu de mots entre nous encore, comme si nous les réservions pour nos écrits ou les conversations du midi ou du soir.

Je sais que, si pour ma part, j’avais en général une baisse de régime dans l’après-midi, le créneau 17h30-19h était curieusement très productif.


On finissait par un apéro, un repas (cette fois-ci préparé en commun) et soirée discussions ; Des échanges interminables d’auteurs (sur notre pratique, sur les endroits où on bloque, sur des mots ou des tournures de phrases…), et aussi (heureusement) qui n’ont rien à voir. Agrémenter les journées de quelques piques, de fous rire,  Jean, couche tôt, nous quittant en premier, Prisca toujours la dernière. Et moi avec, ma maladie de ne jamais vouloir rien rater, je me faisais donc de beaux horaires.

Qui a le plus gros EGO ?


Nous sommes aussi différents dans les horaires que dans nos écritures : Jean écrit de la Science-Fiction (exclusivement sur ordinateur et donc rarement en extérieur à cause des reflets du soleil). Prisca écrit de la Fantasy (sur tablette graphique et ordinateur), quant à moi, baigné à l’écriture théâtrale, je travaille à finir mon deuxième roman policier (sur ordinateur et avec crayon papier). Lors de nos séjours, nous nous sommes amusés à créer une hiérarchie fictive entre nous.

Je crois que cela a commencé sur un simple incident. Prisca découvrant qu’il manquait un barreau à l’assise de sa chaise, ce qui n’était pas mon cas. Nous avons ri, cherchant à y trouver un lien direct avec nos statuts d’auteur. Rire qui a redoublé en voyant que Jean était quant à lui assis sur un banc !  

Il ne nous en a pas fallu plus pour nous amuser de la situation et profiter pour tailler le portait de Jean. Et sous prétexte qu’il venait de sortir son roman « Le chant des glaces » (que je recommande vivement !), et que cela le mettait un peu mal à l’aise, nous l’avons régulièrement croqué en auteur « parisien » à succès. Une caricature qui s’est inscrite dans le temps après l’anecdote du « Jean Krug moi, moi moi ! »

Dois-je écrire cette anecdote ? Je pense qu’il va m’en vouloir. Pourtant cela nous a tellement surpris (et permis un grand nombre de fous rires).

Je remets le contexte, nous sommes dans la pièce centrale, autour de la grande table, chacun sur nos ordinateurs. Prisca, cherchant à caractériser un de ses personnages, a fait appel à notre œil extérieur. Elle évoque à ce moment-là une connaissance commune. Jean propose alors : « Le charisme silencieux ». (Petit jeu pour nos proches, découvrir de qui il s’agit)

Le temps se suspend. Nous tombons d’accord pour dire que c’est une belle définition. Aussitôt, Prisca et moi faisons mine de le taper sur notre ordinateur. Jean sur-le-champ se précipite sur son clavier en criant : « Jean Krug ! Moi, moi moi ! »

Je ne sais pas ce qui nous a fait le plus rire, que Jean puisse clamer son nom en entier, la course à celui écrit le premier (comme si cela l’inscrivait dans le marbre), ou cette soudaine frénésie collective autour de deux mots. Sans doute tout ça et bien d‘autres choses encore

Pour finir, nous nous sommes mis d’accord que cette expression se retrouverait dans nos trois prochains romans.

Le chant des glaces

Premier roman de science fiction de Jean Krug à l’écriture fine et ciselé comme la glace, et brillant comme la lumière du soleil qui se reflète dessus

Une Fin ?

(Au moins à cette chronique)

Bref des résidences très très studieuses et très productives (nombre de chapitres pour nous trois auront vu le jour lors de ces deux résidences). Alors que nous avons emmené des jeux, que tous trois escrimeurs, nous aurions pu faire quelques passes d’armes. Nous nous sommes « contenter » d’écrire, de retrouver une vie artistique et sociale en traçant quelques chapitres pour nos livres, et nous-mêmes.


Le droit (a la parole) d’auteur

Puisque j’avais la chance d’avoir des auteurs sous la main, je leur ait demandé entre deux résidences un petit témoignage :

Quand on a commencé à parler d’une Résidence d’écriture, ma première réaction était « oh trop cool ! ». Je n’en avais jamais fait et j’étais très curieuse de ce que ça pouvait m’apporter. Quand la date s’est rapprochée, mon cri d’enthousiasme initial est devenu un « mais dans quoi je m’embarque moi ?! ». M’évader à la campagne avec deux auteurs confirmés dans le seul but d’écrire ? L’idée me semblait de plus en plus folle… Et pourtant ! Quasiment deux chapitres en moins de cinq jours ! ça faisait longtemps que je n’avais pas été aussi efficace et ça m’a aidé à me replonger dans un rythme d’écriture plus soutenu. La vraie question, maintenant, c’est « Quand est-ce qu’on recommence » ?! »

Prisca Berger
autrice
Résumer en cinq lignes une résidence d’autrice/auteur de quatre jours, il fallait oser. Condenser en cinq lignes ces journées ensoleillées, ces mélanges astucieusement dosés d’écriture solitaire et d’instants partagés, en ces temps où le partage, plus qu’une joie, devient nécessité. Réduire à cinq lignes, le plaisir de cette première expérience, des calligraphies raturées au coin d’une cheminée, des matelas trop mous, des araignées nomades et gourmandes, des plats improvisés et finement mitonnés, des glyphes de froid tracés sur un papier glacé, de ces histoires polaires consignées et contées, au pied d’un mur de pierres, d’une horde de jonquilles, et d’une tasse de café.
Impossible de résumer tout cela. Vraiment impossible

Jean Krug
auteur

quelques images



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