Pour faire suite à mon article sur mon « effort de « guerre » en confinement, J’ai décidé de proposer en lecture libre certaines de mes nouvelles. Voici une tendre qui a eu beaucoup de succès, il y a maintenant un certain temps : l’amour ne tient qu’à une ficelle.

Bonne lecture

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Dans le panthéon des transports, où l’automobile est Dieu tout puissant, dans lequel la petite reine fait encore figure de révolutionnaire, je suis un peu à part. L’on ne me voue pas de culte, pas plus que l’on ne m’occulte. Je suis celui qui fait partie du paysage, présent dans les cœurs, les décors.

L’on m’oublie parfois, mais lorsque je tends à disparaître, je trouve des défenseurs présents à mes côtés pour éviter que tout déraille.

Funiculaire, je suis le Funi à Besançon, le petit métro évianais à Évian-les-Bains, le Funival à Val d’Isère. À Lyon, où j’ai vu le jour pour la première fois, je suis « la Ficelle ». Bien que discret, comme tout dieu, même mineur, je tisse de mes câbles quelques fils du destin.

 

Ainsi, cela fait un jour ou deux que je tente de lier Maud à Antoine. La tâche n’est pas aisée. Quand Maud monte sur « la colline qui prie[1] », Antoine « descend en ville » et inversement. Maud, rouquine aux yeux verts, le visage peuplé de taches de rousseur et la tête pleine d‘histoires, habite dans le centre, et travaille comme guide au théâtre antique de Fourvière, tandis qu’Antoine… Antoine est un mystère. La barbe en broussaille, la silhouette fine et discrète, passe l’ensemble de ses voyages plongé dans les livres. Il ne se lie pas aux autres, ne lève même pas la tête lorsqu’on le bouscule. À l’inverse de la tourbillonnante Maud, qui distribue sa joie de vivre à qui veut la prendre, Antoine vit dans une bulle. Une jolie bulle, ni triste, ni agressive, juste inaccessible. Je ne connais rien de lui. Tous les jours de la semaine, à la station Saint-Just[2], il s’invite en moi à sept heures et demie. Tandis qu’au même moment à Saint-Jean, les yeux las, mais le visage déjà rayonnant, Maud inonde mon wagon de ses sourires. Il faut attendre la station intermédiaire des Minimes, quand les deux parts de moi-même se rejoignent côte à côte, pour que la rencontre ait lieu. Mais, peut-on parler de rencontre quand l’échange se limite à un coup d’œil de Maud pour Antoine ? Derrière la vitre, la belle demoiselle regarde le wagon accolé au sien, pour voir si son inconnu est toujours là : rassurée, elle sourit, vaquant à d’autres occupations.

Ce geste machinal n’est autre que le résidu d’un jeu. Avec une de ses collègues de voyage, elles avaient joué à trouver parmi les passagers le meilleur serial-killer – quand la nécessité de tuer le temps emmène l’imagination sur les chemins de l’absurde… Maud, une moue rieuse, avait passé en revue tout le funiculaire, pour finalement se rabattre sur le wagon qui descendait, où elle avait désigné Antoine et son flegme suspect. L’imagerie des princes et des princesses à bien été écornée, mais cela n’empêche pas d’écrire encore de jolis chapitres. Depuis, machinalement, sans qu’elle ait même conscience de son geste, Maud s’assure de la présence d’Antoine, lorsque mes deux trains se croisent.

Lassé de voir ce petit manège se répéter à l’infini, sans espoir d’évolution, je me suis décidé à mettre mon grain de ficelle. J’ai commencé hier, à la station intermédiaire : je me suis arrêté durant un quart d’heure. Le wagon d’Antoine et celui de Maud côte à côte… Sans succès, Antoine n’a pas daigné s’inquiéter, trop absorbé par sa lecture. On dit que l’amour rend aveugle, qu’en est-il de ceux qui le sont au départ ?

 

Aujourd’hui, je suis décidé à bousculer ce train-train. Je veux leur faire goûter ma théorie du cahot. Bon gré mal gré, Antoine lèvera son nez !

Mon arrêt brutal à la station, ce matin, n’a pas suffi. Si Antoine a enfin déserté son roman pour s’accrocher au garde-corps, Maud, sous l’effet du choc, est tombée sur sa proche voisine. S’excusant, elle a tourné le dos à Antoine. Mais la partie ne fait que commencer, je prends ça comme une mise en train. Ils vont voir de quelle foi je me chauffe.

Le soir tombe, pas ma détermination. Je démarre. Tendu, je quitte simultanément les stations de Saint-Jean et Saint-Just. Celle intermédiaire des Minimes approches. J’accélère. Je ne pense plus qu’à ce face-à-face. Je pile !

Tout va très vite, Antoine trébuche, bascule sur son voisin. Au même moment, Maud se cogne à la barre. Les passagers hurlent, râlent, gesticulent, se bousculent. Dans cette cohue, Maud et Antoine se relèvent doucement. Ils se font maintenant face. Ils s’observent. Leurs deux regards, comme liés l’un à l’autre, ne peuvent se détacher. Autour d’eux, l’activité est toujours aussi bruyante et remuante, ils ne semblent pas s’en soucier. Moi-même, je suis résolument attiré par ce duo qui évolue au ralenti au milieu de toute cette agitation.

Avec douceur, Antoine porte sa main au visage, puis délicatement désigne sa bouche. Instantanément, Maud prend conscience de son corps, elle réalise qu’elle s’est ouvert la lèvre inférieure en se cognant. D’un revers de langue, Maud essuie le sang qui pigmente agréablement ses commissures. Ce geste empreint d’une profonde séduction fait rougir sur-le-champ son auteur. Antoine, gêné par le malaise qu’il a suscité, sourit timidement avant de se détourner. Pour ne pas gâcher ce tendre échange par une attente marquée de solitude, je démarre aussitôt.

Le lendemain, les yeux rougis, la mine pâle, mais réjouie, Maud et Antoine se présentent simultanément à mes deux stations. Moi-même, je n’ai pas beaucoup dormi, excité par cette prometteuse rencontre.

Pour ne pas nous laisser tous trois dans un délai inutile, je démarre dès qu’ils sont montés, abandonnant des passagers sur le quai, et accélère jusqu’aux Minimes. Tout d’abord gênés, les deux jeunes gens s’observent en coin. En apnée, le regard timide, nul n’a envie de bouger. Je me fais l’effet d’un aquarium. Je ne saurais dire qui en est à l’origine, mais soudain des sourires se dessinent. Sur sa lancée, Maud esquisse un geste amical, un peu vacillant, comme surpris par sa propre audace. Antoine offre alors un plus large sourire, puis, lentement, le jeune homme approche ses lèvres de la vitre. Trop tôt ! Je ne peux m’empêcher de penser qu’un baiser, même simulé, n’a pas encore sa place dans ce jeu de séduction. Antoine, dans sa précipitation, risque de tout gâcher. Maud, irritée, semble songer la même chose que moi.

Nous nous trompons tous deux… À quelques centimètres du verre, Antoine se contente de souffler. Sur la buée déposée, il inscrit son prénom à l’envers de telle manière que Maud puisse le lire. La jeune femme, soulagée et heureuse, l’imite aussitôt.

S’ensuit un moment d’incertitude… Après les présentations, sur quoi engager la conversation ? Une hésitation, et Antoine désigne ses oreilles, puis entame quelques signes. Maud, tout comme moi, a du mal à cacher son malaise, Antoine serait donc sourd ? Paniqué par cette nouvelle, je démarre en trombe, ne laissant pas à mes protagonistes le choix de leur destin.

 

J’ai eu peur. Je ne puis m’empêcher de regretter mon geste. Il n’est tellement pas en accord avec l’idée que je me fais de moi. Même un dieu a ses limites. Il semblerait d’ailleurs que je les ai dépassées, ces derniers temps, me voici au dépôt pour une révision prolongée. Mes à-coups, démarrages intempestifs et arrêts interminables, ne sont sans doute pas étrangers à mon état. Mon sort importe peu, inlassablement mes pensées vont à Maud et Antoine. Je suppose que des bus navettes assurent l’intérim. Il y a peu de chance pour que ceux-ci se croisent. Le remords est ma punition, tandis que je ronge mon frein, jusqu’aux plaquettes, l’espoir sur une voie de garage.

 

Me voilà enfin sur rail, je ne saurais dire combien de temps j’ai été à l’arrêt, un seul mot me vient à l’esprit : interminable. Comme pour Maud et Antoine ? Pourvu qu’ils n’aient pas décidé d’oublier. Dussé-je subir une autre révision, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’ils se regardent à nouveau.

Ma crainte est fondée, Maud arrive tôt, ce changement d’horaire pourrait être une manœuvre d’évitement que cela ne m’étonnerait pas. Antoine a agi de manière analogue. Une nouvelle fois, mon pessimisme m’a aveuglé ; les deux jeunes gens sont animés d’une même fébrilité.

Je démarre. Comme eux, j’attends avec une certaine appréhension les retrouvailles. Pendant le court voyage, l’excitation a fait place à l’anxiété. Puis, vient l’hésitation lorsqu’ils sont l’un face à l’autre. Qu’ils se dépêchent ! Je ne peux trop m’attarder, je suis encore sous la tutelle de mon chauffeur qui n’attend qu’un signe de moi pour m’envoyer de nouveau au garage. Enfin, Maud se lance. Comme si cela faisait partie du geste rituel, elle ébauche un sourire. Antoine le lui rend du bout des lèvres. Sans se laisser démonter, la jeune demoiselle esquisse quelques signes. L’application est un peu maladroite, mais je trouve cette initiative touchante. Maud a profité de mon absence pour suivre des cours de L.S.F.

Antoine ne semble pas aussi enthousiaste que moi. Un bref geste d’incompréhension clôt la tentative de Maud. Dans la cabine, je sens mon chauffeur s’énerver, il n’apprécie guère le fait que je ne réponde pas à sa commande. Je m’en veux de finir ainsi, mais s’il faut que l’échange puisse exister sur la durée, je dois le conclure aujourd’hui.

 

Les jours se sauvent et ne se ressemblent pas. Avec difficulté, les deux jeunes gens ont commencé une conversation gestuelle. Maud peine toujours, souvent avec candeur ; Antoine joue encore la carte de la réserve. L’échange est court, mais rendez-vous est pris. Les semaines s’enchainent sous le signe…

 

Aujourd’hui, le rouage est grippé. En grain de sable, un touriste du groupe de Maud. Le raseur tient absolument à continuer avec elle le monologue entamé lors d’une précédente visite. Maud, qui n’a cure de ses théories pseudo-historiques, essaye avec politesse de s’en débarrasser. Je ralentis ma course, en vain. Nous voici à la station intermédiaire des Minimes.

Maud lance alors à son interlocuteur un « excusez-moi ! » et se retourne pour rendre son bonjour à Antoine. Le déplaisant touriste ne veut pas en rester là. Il l’alpague à nouveau. Maud, après avoir demandé à Antoine d’attendre, rabroue l’enquiquineur. Antoine hésite une seconde, puis se précipite vers la sortie. Du moins, essaye. Il bouscule un usager qui aussitôt s’énerve. Antoine pressé l’ignore. Alors que Maud a pu se débarrasser de son gêneur, celui d’Antoine ne veut pas en rester là et s’apprête à en venir en main. Accaparé parce ce qui se passe dans mon wagon, je ne vois pas Maud sortir du sien. Pire, je néglige l’insistance de mon chauffeur. Mon ralentissement, avant l’arrivée à la station, a éveillé chez lui des soupçons. Je suis plus surveillé qu’avant. Alors que Maud s’engage en courant sur le pont qui permet de traverser les voies, il appuie sur le bouton, je démarre.

Je laisse Maud sur le quai, emmenant avec moi Antoine et son boxeur. Sans remords ? Je sais que les injonctions de mon conducteur sont en réalité un prétexte pour dissimuler mon égoïsme. La vérité, c’est que je veux garder pour moi leur histoire.

Devant les yeux ébahis de mon chauffeur et des passagers, je fais marche arrière. Dans un dernier cahot me débarrasse du pugiliste. J’ouvre la porte, Antoine sort. Aucun langage, aucun geste… un baiser tendre et appuyé suffit.

 

Je ne saurais dire comment cette histoire s’est terminée. Je ne saurais jamais si Antoine était réellement malentendant ou si cette histoire n’est pas le fruit d’un malentendu. Après tout, il est possible qu’à l’instar de Maud, il ait dû apprendre le langage des signes. Je ne saurai jamais si les passagers sont crus lorsqu’ils racontent ma marche arrière et l’incroyable baiser qui s’en est suivit. Ai-je envie de savoir ? Demain peut-être, pourrai-je avec autant de réussite réunir Léon, ce grand-père solitaire, avec Laurent, qui a perdu le sien ? Après tout, je ne suis qu’un simple dieu qui tisse à mon échelle les ficelles du destin.

[1] À Lyon, il existe une opposition entre Fourvière, la colline qui prie, et la Croix-Rousse, celle qui travaille.

[2]  Prononcer Saint-Ju

Illustrations Sélène Carpentier

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