En ces jours de rentrée littéraire, je veux revenir sur une affaire qui a secoué la sortie de mon premier roman.
Novembre 2014, j’ai la joie de voir paraître mon premier roman, un thriller : À qui profite le Kir® ? sorti chez AO éditions (Notez bien le petit ® au-dessus du Kir, il n’en a pas toujours été ainsi). Dix jours à peine après la sortie officielle du livre, un samedi matin, mon éditeur me téléphone. La voix grave, il m’annonce qu’il va devoir suspendre la sortie du livre, sa communication et va s’occuper sous peu de retirer les exemplaires en librairie. La raison, une mise en demeure de la Société Lejay-Lagoute lui enjoignant de retirer le livre de la vente sous peine de poursuite et de fortes amendes et pour cause, elle est propriétaire de la marque déposée « un kir » et « le kir » !

Un coup de massue

Mon éditeur est dépité, sa voix est marquée par la surprise, l’amertume et une réelle angoisse. Je ne sais quoi répondre. Quelques mots, incompréhensibles sans doute. En même temps, je ne comprends pas ce qui m’arrive. Je raccroche. Je m’affale dans le premier fauteuil venu, écrasé par la nouvelle.

Mais je ne peux rester prostré longtemps. C’est impossible, je ne peux abandonner mon livre comme ça ! Pas sans me battre ! J’ai passé trop de temps à l’écrire, trop d’énergie et de passion. Sans compter, et c’est presque ce qui me touche le plus, tous ces gens qui ont cru en moi, en ce projet. Tous ceux qui se sont impliqués tout au long du processus d’écriture. Olivier et Xavier à qui je peux imputer l’origine du projet et qui implacablement ont relu chaque mot, chaque phrase pendant plus d’une année. Ou Gwenaël, ce policier qui, bien que la lecture ne compte pas parmi ses passe-temps, loin de là, s’est fendu de relire par deux fois le manuscrit pour y trouver des incohérences. Et bien d’autres relecteurs dont la liste est longue et que je remercie en fin de mon ouvrage. À ce moment-là, pour eux, pour moi, pour mon éditeur qui m’a fait confiance, pour les premiers lecteurs qui m’ont déjà fait des retours positifs, je ne veux pas lâcher.

La mise en demeure

Première étape, comprendre. Je rappelle mon éditeur. Je lui fais part de ma détermination et lui demande une copie de la lettre recommandée à l’origine de l’affaire. Reçue par mail, la lecture de celle-ci me sidère et me met profondément mal à l’aise. Le ton employé est franchement agressif (les lettres recommandées sont rarement des inventaires d’amabilités, mais tout de même). Pour un peu, je me sentirais hautement coupable, mais mon crime se résume à avoir écrit un livre policier humoristique. Je découvre surtout avec stupeur et incompréhension, les faits qui nous sont reprochés :

  • L’emploi du mot Kir pour désigner un apéritif. Or ce n’en est pas un ! C’est une marque visant vins, vins mousseux, cidres, bières, alcools et eaux-de-vie, liqueurs et spiritueux, eaux minérales et gazeuses, limonades et sirops.
  • L’emploi du mot Kir. L’utilisation de ce mot pour désigner un blanc-cassis (ou toutes autres choses apparemment) appartient à Lejay-Lagoute et à lui seul. (Les restaurants, bars, utilisant ce terme sur leur carte sont ainsi hors la loi ?)
  • La formule originale du Kir utilisée dans le roman est fausse. Dans le roman, la recette du blanc-cassis est décrite à base de bourgogne aligoté, hors elle peut être réalisée par tout type de vins blancs.

Tout cela porte apparemment un profond préjudice à la Société Lejay-Lagoute et en conclusion, il est effectivement enjoint à l’éditeur de cesser toute forme de promotion, communication et distribution de mon roman et de retirer au plus vite les différents exemplaires à la vente.

kirToute cette affaire est absurde, et serait risible, si les faits n’étaient pas là. Depuis la réception du courrier, par mesure de prévention mon éditeur a supprimé toute vente et communication (je ne peux lui en vouloir, la lettre fait référence à une affaire impliquant « méccano® » soit des dommages et intérêts aux alentours de 20 000 €). Les librairies en ligne n’affichent plus la référence, ou alors avec ce terme qui me fend le cœur : Indisponible.

Une trop longue attente

Le reste du week-end, je tourne en rond, appelle quelques proches et fulmine. Tout est fermé, rien n’est possible. Dès le lundi matin, je contacte le service juridique de la SGDL (Syndicat des Gens de Lettre). La responsable juridique me fait part elle aussi de sa surprise et surtout de son soutien. Sur son conseil et sur celui de l’ARALD (Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation), mon éditeur prend un avocat.

Atterré par la nouvelle pour ne pas tourner en rond, je m’occupe comme je peux. (Cette image restera dans mes archives jusqu’à aujourd’hui)

Très professionnelle, l’avocate nous reçoit, prend des notes et reste mesurée quant à l’issue de l’affaire (elle a besoin d’en savoir plus). Elle va faire des recherches et s’engage à rédiger une réponse dans les dix prochains jours.

Durant cette semaine, je suis un fauve en cage. D’autant qu’au même moment parait une belle critique sur Toute La Culture et que les éventuels acheteurs ne trouveront évidemment pas le livre.

De la nécessité d’un avocat :

Chanoine Félix Kir

Une semaine après le rendez-vous, elle revient bien entendu sur l’utilisation massive du mot Kir pour désigner un blanc-cassis. Expose que c’était évidemment déjà le cas avant le dépôt de marque. Elle rappelle, par ailleurs, le souhait du chanoine Kir (qui a donné son nom à cet apéritif ne l’oublions pas) du libre usage de son patronyme. Et avance bien sûr le fait incontestable que la majorité des bars et restaurants font usage du terme kir pour désigner un apéritif composé de vin blanc et de crème de liqueur de fruits (Petite ironie : Invité au restaurant pendant l’affaire, j’ai même bu un kir drômois : Liqueur de Châtaigne et Clairette de Die. On est loin du blanc-cassis dijonnais !).

Par cette désignation du nom commun, elle interpelle sur la possible dégénérescence de la marque Kir® (comme il y a eu pour Frigidaire ou Caddie). Je découvre ainsi une affaire similaire avec Piña Colada qui a été déchue en tant que marque et est devenue le nom générique de cocktail alcoolisé. Je découvre là une possible raison de l’agressivité de la part de cette société (ou ses représentants) à l’égard de mon livre : la crainte de perdre la marque ?

Essai d’image promotionnelle pour mon livre avec une bouteille de crème de cassis Lejay Lagoute (non parue)

Quant à la recette originale, l’avocate rappelle tout d’abord que mon ouvrage est une simple fiction humoristique et que même si je remaniais celle-ci, cela ne remettrait pas en question la composition de cet apéritif. Mais surtout, elle expose une liste non-exhaustive de références, du dictionnaire Larousse en passant par le dico des vins, les sites 1001 cocktails ou marmiton.org, où la recette est identique à celle de mon roman. Et cassis, sur le gâteau, c’est aussi le cas sur le propre site de Lejay-Lagoute !

Petit conseil de l’auteur : la recette d’origine « 1/3 de crème de cassis de Dijon à 20° avec 2/3 de bourgogne aligoté » utilisée dans le roman, appliquée tel quelle est très sucrée. Je conseille de mettre moins de crème de cassis. Il semblerait qu’à l’époque de la popularisation de la recette les bourgognes-aligotés étaient beaucoup plus acides que maintenant.

Les arguments sont balayés, références à l’appui. Même s’il faut l’avouer sur le fond je ne suis pas calmé, voir mon écrit suspendu pour de tels pinaillages, me révolte. Je n’aurais jamais cru en écrivant ce roman être au cœur d’une telle affaire, ce n’est pas un essai subversif !

Quand la réalité rattrape la fiction :

Je ne peux m’empêcher de rire (jaune) de l’ironie de cette histoire. Dans mon thriller apéritif (comme l’à nommé mon éditeur), je me suis amusé à reprendre les codes du thriller en y intégrant une bonne part d’humour. Ainsi j’ai voulu mettre en scène une société secrète meurtrière défendant une cause (pour moi) ridicule : la recette originale du Kir (une sorte de Da Vinci Code de l’apéro). Les armes ne sont pas les mêmes, mais j’ai un peu l’impression d’être au cœur de ma fiction.

Une affaire qui dure :

Mon éditeur ne souhaitant pas aller jusqu’au procès (long, forcément cher et avec toujours avec cette incertitude inhérente à la justice), des négociations sont entreprises avec la société Lejay Lagoute (surtout entre leurs avocats et celle de mon éditeur). Encore des semaines (qui se transformeront en mois) à attendre. Durant ces négociations, le livre sera prudemment remis en vente (sans communication, avec insertion d’un encart explicatif sur le fait que le terme Kir est une marque déposée…), l’avocate nous ayant conseillé le temps de la procédure de ne pas communiquer sur l’affaire.

C’est le plus dur, j’ai envie de crier cette injustice sur tous les toits. Certains mêmes m’incitent à le faire, y voyant une bonne manière de faire un buzz : « Un roman d’un petit auteur interdit par le dictat d’une grosse marque ». Mais je m’en tiens aux conseils de l’avocate et aux inquiétudes de mon éditeur. Je ne sais pas ce que nous risquons tous deux dans cette affaire. Aujourd’hui, il m’arrive encore de me dire que j’ai peut-être été trop sage. Pour autant, bien que je souhaite que cette affaire soit connue, j’ai plutôt envie que mon livre passionne par son contenu.

La procédure va durer 5 mois, pendant lesquels, les deux parties finiront par trouver un accord pour le retirage.

Retirage qui se fera sans le symbole ® au-dessus de tous les mots Kir dans le roman (demande de la société Lejay-Lagoute), mon éditeur ne pouvant accepter une refonte complète de la mise en page.

Une autre exigence que la société Lejay-Lagoute n’obtiendra pas, sera la suppression de la référence à mon livre « A qui profite le Kir® ?«  dans la page relative au kir de Wikipédia. Dès la réception de la mise en demeure mon éditeur l’avait en prévention enlevé. Moins d’une demi-heure plus tard, elle était réapparue, un contributeur de Wikipédia (plutôt important au vu du nombre d’article) l’avait remis avec cette phrase : « le livre existe » (ce qui me va bien, j’avoue que personnellement je ne voyais pas au nom de quoi, il devait disparaître de cette encyclopédie collaborative). Dès lors mon éditeur, invitera les représentants de Lejay-Lagoute à s’en occuper eux-mêmes.

Si vous avez acheté le livre avec cette couverture (il s’agit d’un collector)

Si vous avez acheté le livre avec cette couverture (il s’agit d’un collector)

En définitive, bien que je n’aie pas eu l’accord entre les mains (et ne sois pas signataire), j’en connais (comme n’importe quel lecteur) ses grandes lignes : un retirage a été effectué avec sur la couverture un ® dans le titre, dans les premières pages un encart stipule désormais que « À la demande des établissements Lejay-Lagoute, les éditions AO rappellent que les termes « UN KIR® » et « LE KIR® » sont des marques déposées » et il y a désormais une majuscule sur tous les mots « kir » à l’intérieur du livre.

Neuf mois plus tard, les choses se sont tassées. Reste un peu de colère, pas mal d’amertume quant à la sortie ratée et toujours cette incompréhension. En quoi mon roman a pu porter préjudice à la société Lejay-Lagoute ? Était-il bien nécessaire d’envoyer immédiatement une si agressive mise en demeure ? Une marque peut-elle interdire au nom du commerce une œuvre de fiction ? Et tant d’autres questions.

J’avais besoin de raconter cette affaire, pour moi d’abord et pour tous ceux qui l’on vécue à mes côtés. Mais aussi, pour tous ceux qui n’ont pas compris au moment des faits ce qui se passait. Et peut-être pour d’autres, auteurs, éditeurs, lecteurs, industriels, marques que ce témoignage ne laissera pas indifférents.

Désormais cette histoire est derrière moi (j’espère), je vais plutôt mettre mon énergie sur mes écrits en cours et futurs. Et pour ceux qui veulent découvrir mon livre « sulfureux » A qui profite le kir ® ?, il est bien en vente dans les librairies, en ligne ou sur le site de l’éditeur. Car n’oubliez pas, la lecture est à consommer sans modération !

Pour aller plus loin :